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29 septembre 2016

Mediapart et les maisons de retraite

Le reportage, vide et creux, consacré cette semaine par Mediapart aux Ehpad montre paradoxalement qu’il est de plus en plus compliqué d’illustrer le « scandale » des maisons de retraite… Ce qui n’empêche pas de continuer à analyser ce qu’on leur reproche !

Il y avait longtemps. Longtemps que les Ehpad n’avaient pas eu droit à une telle enquête à charge dans la presse.

Il fut une époque où les reportages accusant les maisons de retraite de tous les maux pullulaient dans la presse écrite, à la télé (France 2, Canal +, M6) et plus encore dans les rayons des librairies. On se rappelle la sortie de livres aux titres évocateurs : si le « Scandales dans les maisons de retraite » du journaliste Jean-François Lacan en 2002 était certes désagréable mais sérieusement documenté, le filon fut ensuite exploité par des plumes moins subtiles. En 2006, sortaient en effet deux livres intitulés sobrement « On achève bien nos vieux » pour l’un et « On tue les vieux » pour l’autre. Avant que « L’Or Gris »  ne vienne en 2011 boucler la boucle. Mais si vous aviez la flemme de lire, vous aviez aussi la télé. En 2004, Canal + diffusait : « Personnes âgées : le business des mouroirs » quand Capital sur M6 préférait en 2011 un autre intitulé : « Maisons de retraite : le bon filon ». Et bien d’autres reportages firent le miel des chaînes de télé dans la période post-canicule de 2003.

Cette fièvre éditoriale s’était calmée depuis quelques années. L’effet mode était passé. Mais surtout l’élévation incontestable du niveau de qualité des Ehpad ajoutée à la diminution drastique des cas de maltraitance en institution ont rendu plus compliqué l’acte d’accusation envers les Ehpad.

L’article publié par Mediapart cette semaine – intitulé « Les mauvaises manières des maisons de retraite » – renouvelle donc l’exercice de la claque dans la gueule aux maisons de retraite. On peut balayer cela d’un revers de main en criant à l’injustice. On peut aussi choisir, calmement, sereinement, d’étudier les angles d’attaque utilisés par le site dirigé par Edwy Plenel.

Etonnement, l’article débute en épinglant un établissement…public, l’Ehpad Val de Brion à Langon, rattaché au Centre Hospitalier Sud-Gironde. Il faut dire que le directeur, pas malin, a adressé aux familles cet été un courrier indiquant que « certains jours où le personnel sera moins nombreux, les résidents les plus dépendants ne seront pas levés systématiquement et certains, levés au fauteuil, seront laissés en tenue de nuit ». Exercice de rétropédalage ensuite du directeur de Centre Hospitalier qui résume ce courrier stupide à « une simple maladresse de communication ».

La CGT n’a pas manqué de sauter sur l’occasion pour dénoncer un véritable « plan de maltraitance ». Et l’ARS a réagi prestement en enjoignant l’Ehpad à « mettre fin sans délai à ces mesures réductrices ». Difficile en revanche de comprendre le discours du « manque de moyens » quand on sait que cet établissement bénéficie d’un ratio de personnel de 0,8 agent/lit.

Mais Mediapart ne pouvant pas faire une enquête entière sur ce seul cas, l’organe de presse a décidé d’aller pointer du doigt deux autres établissements. L’un appartenant à Orpéa, l’autre à Dolcéa. Mediapart n’allait quand même pas faire l’économie de taper sur les « grands groupes privés », non ?

Nous voici donc partis à la Corniche Fleurie, établissement niçois géré par Orpéa. Là, une infirmière anonyme (on se demande d’ailleurs comment l’anonymat se justifie alors que ladite infirmière a quitté le groupe depuis des années) dénonce le « manque d’humanité », les « économies faites sur les protections urinaires », sur « les portions de repas »… Elle raconte avoir dénoncé ces agissements à l’ARS et au Conseil Départemental, institutions qui, dit-elle, n’ont pas réagi. L’ARS PACA confirme pourtant avoir reçu des signalements entre 2011 et 2016, mais des signalements suffisamment bénins pour faire l’objet de calages réguliers avec l’établissement.

Mais, au moment où les théories du complot sont partout, Mediapart joue sur du velours. La parole de la pauvre infirmière humaniste et dévouée qui dénonce la maltraitance et doit faire face au mutisme complice d’un grand groupe capitaliste et d’institutions locales lâches et compromises : voilà un scénario qui marche toujours.

Mediapart se lance ensuite à l’assaut d’un autre Ehpad privé, toujours dans les Alpes Maritimes. Ancien Ehpad de Dolcéa devenu propriété du groupe Domus Vi, la « Bastide du Moulin » semble avoir en effet connu il y a quelques années des dysfonctionnements. Une ancienne salariée y évoque des « résidents qui ne sont pas correctement lavés », des « habits tâchés » ou « des ongles laissés trop longs ». Mais là encore, l’ARS explique avoir multiplié les contrôles, le dernier en 2015 n’ayant révélé aucun dysfonctionnement.

En outre, les deux cas cités par Mediapart se trouvent justement dans un département, les Alpes Maritimes, qui n’est pas connu pour être particulièrement cool. Il a d’ailleurs, voici quelques semaines, prononcé la fermeture temporaire d’un Ehpad privé, ce qui, notons-le, est de plus en plus rare.

Ce reportage d’une certaine manière est révélateur de la situation inverse qu’il voulait dénoncer : face aux progrès considérables réalisés dans les Ehpad depuis 15 ans, il est de plus en plus difficile pour les journalistes de produire des reportages circonstanciés pour dénoncer le « scandale » des maisons de retraite. Les 8 pages de Mediapart tiennent sur des témoignages individuels, de salariés ou de familles, dénonçant des faits dont le caractère systématique est nié par les rapports positifs des ARS et autres conseils départementaux.

Pour autant, faut-il balayer d’un revers de main ce type d’articles ? Certainement pas.

Car les témoignages que recueillent Mediapart, même s’ils sont partiels et partiaux, révèlent des frustrations qui reviennent régulièrement. Faute de temps pour prodiguer les toilettes aussi soigneusement qu’il le faudrait ; toilettes effectuées tard dans la matinée ; volonté des Ehpad de rogner sur des petites dépenses (repas, animations, linge…) : ces critiques, soyons honnêtes, sont régulièrement émises par des familles ou des personnels. Ce qui n’enlève rien au fait que la qualité de prestations des Ehpad a monté en flèche depuis 10 ans.

La faute aux ratios trop faibles de personnel ? L’explication pourrait être convaincante si les Ehpad ayant un ratio de 0,8 étaient systématiquement plus performants et plus qualitatifs que ceux ayant un ratio de 0,6. Mais tout le monde sait… que ce n’est pas le cas.

Le prochain Mensuel des maisons de retraite reviendra sur l’enquête de Mediapart mais pour l’analyser au regard de deux autres études un tantinet plus sérieuses publiées ces jours-ci. Celle de l’ANESM indiquant que le niveau de qualité des Ehpad n’a cessé de progresser ces 5 dernières années. Celle aussi de la Drees évoquant les conditions de travail vécues comme difficiles par les personnels des Ehpad.

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